Meurtres de l'Isère : le travail de fourmi de la cellule Mineurs 38

Un homme a été mis en examen pour deux meurtres datant des années 1990. Retour sur une expérience inédite d'archéologie judiciaire.

Les enfants disparus en Isère, "Mineurs 38", concerne neuf meurtres ou disparitions d'enfants dans le departement entre 1983 et 1996. Leo Balley, Fabrice Ladoux, Rachid Bouzian, Ludovic Janvier, Saida Berch, Nathalie Boyer, Charazed Bendouiou, Anissa Ouadi, Sarah Siad, Gregoru Dubrulle. (©PHOTOPQR/LE DAUPHINE)

 

Le 15 avril 1991, Sarah Syad, 6 ans, joue au pied de la cité HLM du Bourg-Vieux où elle vit à Voreppe, une commune proche de Grenoble. Le lendemain, on retrouve son corps dans un parc tout proche. Elle a été étranglée après avoir subi des violences sexuelles. Le 24 novembre 1996, Saïda Berch, 10 ans, disparaît à son tour dans une cité, sur le trajet de son domicile au gymnase, à quelques centaines de mètres du premier meurtre. Deux jours plus tard, elle est retrouvée étranglée près d'un cours d'eau. Les deux affaires, jamais élucidées, viennent de connaître un tournant décisif ce jeudi 25 juillet. Un homme de 37 ans a été mis en examen pour la tentative de viol et l'assassinat de Sarah Syad, et pour le meurtre de Saïda Berch. Le suspect, dont on a retrouvé l'ADN sur les deux scènes de crime, reconnaît partiellement les faits. Comment a-t-il été identifié plus de seize ans après les faits ? Retour sur une expérience inédite d'archéologie judiciaire.

Un tueur en série ?

Même mode opératoire, proximité des lieux, similitudes des profils des victimes : les enquêteurs font d'emblée le lien entre les deux affaires. Mais malgré d'intenses recherches, ils ne progressent guère. Les deux dossiers rejoignent la liste des "disparus de l'Isère", ces enfants dont le meurtre ou la disparition dans la région de Grenoble entre 1983 et 1996 reste un mystère : Ludovic Janvier, disparu en 1983, Gregory Dubrulle, agressé et laissé pour mort en 1983, Anissa Ouadi, tuée en 1985, Charazed Bendouiou, disparue en 1987, Nathalie Boyer, tuée en 1988, Fabrice Ladoux, tué en 1989, Léo Balley, disparu en 1996… Un tueur en série a-t-il sévi dans l'Isère ?

Dossiers perdus, scellés détruits

En 2008, la procureure générale de Grenoble, Martine Valdès-Boulouque, décide de tenter une expérience inédite en France. "Interpellée" par la proximité géographique des affaires, elle fait regrouper les dossiers, et leur associe le viol et le meurtre de Rachid Bouzian en 1990, pour lesquels un homme a été condamné en 1992. La cellule "Mineurs 38" est née. Douze gendarmes y travaillent à temps plein afin d'opérer des recoupements. Un appel à témoins est lancé, un numéro vert créé – il recevra une cinquantaine d’appels. Les parcours de neuf tueurs en série, dont Michel Fourniret, Emile Louis, Francis Heaulme et même Patrice Alègre sont passés au crible. L'objectif est aussi de profiter des progrès de la police scientifique. "Ce qui est possible aujourd'hui ne l'était pas en 1983 ou 1996", explique Martine Valdès-Boulouque.

Mais les investigations se révèlent difficiles. Beaucoup de dossiers d'instruction, éparpillés dans divers tribunaux, sont perdus au fil des déménagements successifs. Certains scellés ont été détruits, une fois les dossiers classés. L'enquête est également entravée par la lourdeur des procédures. Cinq affaires prescrites, quatre autres en cours d'instruction, une déjà jugée : c'est auprès de trois procureurs et de deux juges d'instruction que les enquêteurs doivent travailler. Au fil des ans, le nombre d'enquêteurs est réduit. Le numéro vert désactivé. A plusieurs reprises, après près de 800 actes de procédure, il est question de désactiver la cellule.

Des traces ADN jusqu'ici inexploitables

C'est début 2013 que la juge d’instruction Catherine Léger donne une impulsion décisive aux dossiers Syad et Berch : elle envoie les scellés subir de nouvelles analyses au laboratoire de biologie moléculaire de Bordeaux. Les traces ADN retrouvées sur les deux corps, jusqu'ici inexploitables, parlent. L'intuition des enquêteurs était juste : elles mettent en cause un seul et même auteur. Les empreintes sont comparées aux fichiers génétiques à disposition des enquêteurs. Et un suspect, fiché notamment pour conduite sous l'emprise de stupéfiants en 2005 et 2008, est identifié.

Âgé de 15 ans et demi au moment du premier meurtre, il avait été entendu comme témoin pour le second, sans être inquiété. Proche des frères des victimes, il continuait depuis à vivre dans le même quartier.