Plus d'un Français sur 10 a été victime de maltraitance dans son enfance

45% des Français soupçonnent au moins un cas de maltraitance dans leur entourage, selon un sondage réalisé par l'association L'Enfant bleu et publié ce lundi.

 

seuls 12% des sondés pensent à contacter les services sociaux, 5% la police et 1% le numéro d'urgence 119.

Un bleu dans le dos, une bosse sur le front, des griffures sur la joue… Plus d'un Français sur 10 déclare avoir été victime de la maltraitance (physiques, sexuelles et psychologiques) au cours de son enfance, selon un sondage publié dans Le Parisien ce lundi et réalisé par l'association L'enfant bleu, qui souhaite briser le silence. Car la plupart des victimes n'osent jamais en parler. Un chiffre permet de le constater: 60% des victimes interrogées ont gardé ce lourd secret sans jamais le dévoiler. «Nous-mêmes, nous avons été effarés par ce chiffre, a commenté Michel Martzloff, secrétaire général de L'Enfant bleu. C'est dire combien il est urgent de rompre la loi du silence».

Pourtant, les Français sont nombreux à se poser des questions sur un enfant qu'ils côtoient: 45% d'entre eux soupçonnent au moins un cas de maltraitance dans leur entourage (voisinage, collègues…). Malheureusement, ils ne savent pas toujours comment venir en aide aux victimes présumées. 22% des personnes ayant constaté ou soupçonné des cas de maltraitance reconnaissent n'avoir rien fait. D'autres, au contraire, ont tenté d'intervenir mais se sont visiblement trompés d'interlocuteurs: 39% des sondés ont parlé à l'auteur des violences, mettant ainsi la vie de l'enfant en danger. Au final, seuls 12% des sondés pensent à contacter les services sociaux, 5% la police et 1% le numéro d'urgence gratuit dédié aux enfants en danger: le 119.

«Qu'est-ce que ça coûte d'alerter?»

La loi est claire à ce sujet: toute personne témoin de mauvais traitements sur un mineur ou recevant des confidences d'un enfant peut le signaler aux autorités, en contactant une assistante sociale, un médecin ou en appelant le 119. Et si le mineur a moins de 15 ans, c'est même une obligation, dont le non-respect peut être puni de 3 ans d'emprisonnement et 45.000 euros d'amende. En donnant l'alerte, «on évite que des enfants devenus adultes tentent de se suicider ou de reproduire le mauvais traitement qu'ils ont subis avec d'autres», prévient Christiane Ruel, porte-parole de l'association Enfance et Partage. Les recherches montrent d'ailleurs que les adultes qui ont été maltraités dans leur enfance risquent douze fois plus de faire une tentative de suicide, risquent sept fois plus d'être alcoolique ou cinq fois plus d'être toxicomane,rappelait le psychiatre Gérard Lopez en 2013.

«Malheureusement, la grande majorité des témoins garde le silence», regrette la responsable associative. Que ce soit les voisins, les grands-parents, les cousins ou la nounou, tous craignent de faire de la délation ou de se tromper. «Et pourtant, qu'est-ce que ça coûte d'alerter? s'interroge Christiane Ruel. Il faut mieux le faire et se rendre compte que l'enfant n'est pas en danger, plutôt que de passer à côté d'un cas de maltraitance, derrière lequel il y aura une vie brisée». Aujourd'hui, 100.000 enfants sont en danger, selon les associations spécialisées dans la protection de l'enfance.

Mieux former les professionnels

Une fois le signalement effectué, l'information remonte au service de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) du département, responsable de la protection de l'enfance au niveau local. Là, des contrôles sont effectués et si le cas s'avère préoccupant, le dossier est transmis au procureur de la République, qui pourra: soit maintenir l'enfant chez lui avec obligation pour les parents d'être suivis par les services sociaux, soit le placer en foyer d'accueil. La France privilégiant le lien familial avant tout, c'est souvent la première option qui est retenue, au grand dam des associations. Plus graves, certains enfants échappent complètement aux radars de la protection de l'enfance, toujours perfectible: c'était notamment le cas de la petite Marina et de Typhaine âgée de 5 ans, toutes deux décédées en 2009. «Chaque jour, deux enfants meurent en France sous les coups d'un adulte. Quelle maladie fait autant de victimes en un an?», interroge, amère, Christiane Ruel, qui dénonce l'immobilisme des politiques.

Réformée en 2007, la loi sur la protection de l'enfance reste insuffisante aux yeux des associations qui militent depuis des années pour un meilleur repérage des enfants en danger. L'association L'Enfant bleu préconise, entre autres, l'éloignement du mineur pendant la période d'instruction ou encore un raccourcissement du délai de l'information judiciaire. «Cela passe aussi par une meilleure formation des professionnels en contact avec les enfants», ajoute Christiane Ruel. Pour les aider, son association a rédigé un guide juridique gratuit en octobre 2014. Preuve de son «succès»: «on a déjà écoulé 140.000 exemplaires sur les 160.000 que nous avions édités». Fin 2014, la Haute Autorité de santé (HAS) s'était aussi emparée du sujet en cherchant à sensibiliser davantage les médecins qui disposent désormais d'une fiche mémo pour les aider à signaler les cas préoccupants lors de leur consultation.

Examen d'une proposition de loi mercredi prochain

Au ministère des Affaires sociales, Laurence Rossignol suit le sujet de près. Lundi dernier, la secrétaire d'État chargée de la Famille a tenu la seconde réunion de travail avec les représentants des présidents de conseils généraux sur le thème de la protection de l'enfance, qui devrait faire l'objet d'une feuille de route en mai prochain. En attendant, le sujet devrait rapidement refaire surface puisque le Sénat poursuivra dès la semaine prochaine l'examen d'une proposition de loidéposée cet été par les sénatrices Michelle Meunier (socialiste) et Muguette Dini (UDI-UC). Ce texte, qui fait suite à un rapport corédigé par les deux élues, vise notamment à éviter aux enfants placés pendant une longue période à l'Aide sociale à l'enfance (ASE) de connaître des parcours chaotiques, en encourageant l'adoption ou le placement chez un proche digne de confiance. Il propose surtout de rompre avec l'idéologie du «maintien du lien familial à tout prix» dans des situations de délaissement manifeste ou de maltraitance de la part des parents biologiques.