Fugues, disparitions : comment tout bascule.

Actualités  Ils ont de 13 à 84 ans. Ils s'appellent Théa, Thierry, Germain, Abdelkader, Esther, Julien, Jean, Lucas, Ines, Lesly… tous ont fait l'objet d'une fiche de recherche pour disparition inquiétante, dans le Tarn, l'espace de quelques heures ou de quelques jours (1). Par chance, tous ont été retrouvés vivants.

David Vavassori

 

«La personne âgée Alzheimer et un ado en fugue sont pour nous les cas les plus inquiétants, confie le commandant Briane. Tous les signaux sont au rouge quand on est en présence d'un gamin pas du tout connu de nos services et qui, sans raison, décide de fuguer». Au commissariat de police d'Albi, où il travaille, c'est la brigade départementale de protection de la famille qui suit les dossiers. Très vite, elle établit les circonstances de la fugue, recueille le signalement physique et vestimentaire, puis avertit le parquet. Claude Dérens peut alors décider de faire inscrire le mineur au fichier des personnes recherchées. Et demander qu'il soit entendu quand il est retrouvé. La suite ? Elle dépend de l'audition. Le jeune a-t-il été victime de faits délictueux pendant sa fugue ? «Un ado est en situation de faiblesse dans la rue, compte tenu de son jeune âge», rappelle le commandant. A-t-il commis des actes délinquants ? A-t-il fait part de difficultés particulières au sein de sa famille ? «Si c'est le cas, on peut saisir le juge des enfants en assistance éducative», explique le procureur.

 

«Une fugue n'est pas un acte anodin, résume le commandant Briane. C'est un appel au secours, le révélateur d'un problème. Mais souvent, le jeune est soulagé quand on le retrouve. Au cours de l'audition, il va se libérer sur le motif de son malaise.»

 

Pour les adultes dépressifs, policiers et gendarmes passent le relais à des structures médicales adaptées. Dans tous les cas, la priorité des forces de l'ordre reste la mise en sécurité des personnes disparues dont le nom est bien sûr retiré du fichier national dès qu'elles ont été retrouvées. Un droit à l'oubli salutaire après une parenthèse qui, bien souvent, n'avait rien d'enchantée.

«Fuguer, c'est aussi dire : je veux vivre»

David Vavassori a accepté de répondre aux questions de La Dépêche. Maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l'Université Toulouse – Jean Jaurès, il anime avec avec sa collègue Sonia Harrati le Centre de Criminologie et de Sciences Humaines (CCSH) qui fait parti du Laboratoire de Cliniques Psychopathologique et Interculturelle. De façon générale, ses travaux s'inscrivent depuis plus de dix ans dans le champ de la psychopathologie clinique avec des axes de réflexions privilégiant la compréhension des symptômes contemporains de l'adolescent et l'adulte (addictions, conduites à risque...), dans une perspective liant parcours de vie, processus psychiques et environnement. Il a notamment participé à la rédaction de deux ouvrages :

 

- Harrati, S., Vavassori, D., & Villerbu, L.M. (2009). Délinquance et violence : clinique, psychopathologie et psychocriminologie. Paris : Armand Colin, collection 128.

- Vavassori, D., & Harrati S. (2006). Des conduites troublées de l'adolescent au polymorphisme des dysfonctionnements. In C. Blatier (Eds) : Conduites Troublées à l'adolescence (pp147-162). Paris : PUG.

 

Cherche-t-on à quitter son environnement pour les mêmes raisons quand on est adolescent ou adulte ?

 

Il faut dissocier les deux, même si ça prend les mêmes formes entre 15 et 20-25 ans. La fugue, c'est le signe d'une rupture affective, spatiale et même temporelle, qui n'est pas toujours présente chez l'adulte. Elle marque l'arrêt de quelque chose. Pour le mineur, la fugue est une solution pour s'extraire d'un problème psychologique, affectif. Comment montrer que je suis autonome. Le retour montre qu'il a encore besoin du cadre familial.

 

Quelle attitude adopter quand le jeune revient ?

 

I faut chercher le sens de cette fugue. Les ados préfèrent agir que penser. Le penser arrive plus tard, parfois avec les regrets lorsqu'ils sont confrontés aux galères de la rue. D'un autre côté, il y a beaucoup de culpabilité du côté des parents. Il faut toujours un tiers pour les aider : un médecin, un éducateur…

 

La quête d'autonomie n'est pas la seule raison…

 

Non, bien sûr. Parfois, ça peut être un appel au secours dans un contexte de violence intrafamilial, pas forcément physique d'ailleurs. La séparation des parents avec des disputes peut être ressentie comme une marque de violence. Les ados ne sont pas forcément armés pour penser ce qu'ils ressentent. La fugue peut être une façon de prendre du recul pour eux. En tout cas, quelles que soient les hypothèses, il faut les confronter à ce qu'ils vont dire à leur retour. Sinon, le risque, c'est la répétition.

 

Un débriefing dans un commissariat ou une gendarmerie, c'est traumatisant ?

 

C'est en tout cas le lieu de la prise de conscience pour les jeunes. Fuguer ne constitue pas un passage à l'acte violent, mais c'est un passage à l'acte, avec des conséquences. Dont celle-là.

 

Que penser de la médiatisation, des appels à témoins ?

 

Il faut faire un travail avec eux sur ça aussi car ça peut effectivement être traumatisant de constater que sa photo est passée dans le journal ou a été partagée des milliers de fois sur les réseaux sociaux. Pris dans la panique d'une fugue qu'ils ne comprennent pas, les proches peuvent se saisir en effet des outils judiciaires et des médias avec, parfois, un effet d'emballement. C'est une réaction est à la hauteur de l'angoisse générée par la panique. Donc, c'est à travailler après. On ne peut pas penser les choses comme si tout revenait à l'état initial. Déjà parce qu'il va y avoir une enquête sociale. Même si elle n'aboutit à rien, ça questionne toute la fratrie, les parents. Il ne faut pas dramatiser la situation, mais il ne faut pas non plus la banaliser.

 

La drogue, les risques d'agression sexuelle dans la rue. Qu'en est-il exactement

 

Il faut faire la différence entre la fugue et l'errance. Il y a une fantasmatique des agressions sexuelles, du contact avec la drogue... ça peut arriver. Mais, majoritairement, ce n'est pas le cas.

 

Y a-t-il des signaux précurseurs avant une fugue ?

 

Tout décoder a priori est une illusion. L'enjeu est plutôt de sécuriser l'ado pour qu'il s'autorise à parler quand ça ne va pas.

 

La fugue n'est donc pas forcément mortifère ?

 

Non, fuguer c'est aussi dire : je veux vivre. Sinon, l'ado choisirait le suicide. Il y a souvent plus de troubles psychiques, au sens pathologique du terme, chez un adulte qui disparaît que chez un ado. On serait étonné de savoir combien d'adultes ont pensé à tout plaquer. C'est toute la différence entre le penser et le faire. Quelqu'un qui arrive à le verbaliser ne part pas. Alors qu'il y a quelque chose d'impulsif dans le faire. C'est un raptus qui s'impose à nous dans l'instant. On pense après. Tout ça rentre dans la pathologie du lien. Comment on met à l'épreuve le lien. Pour ma part, je conseille de toujours laisser la porte ouverte pour laisser à l'autre la possibilité de revenir.

 

B. D.