C’est une donnée désormais intégrée, à force d’avoir été martelée : tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint. Mais combien de bébés sont secoués à mort ? Combien d’enfants sont victimes de violences physiques, psychiques ou sexuelles ? Combien sont tués ? Alors que les plans contre les violences faites aux femmes s’enchaînent (et tant mieux) depuis 2005, des carences subsistent dans la prise en compte des violences faites aux enfants, le plus souvent reléguées à la rubrique faits divers. La ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, Laurence Rossignol, dégaine ainsi ce mercredi le premier plan interministériel de mobilisation et de lutte contre l’enfance en danger. Au programme : 23 mesures destinées - entre autres - à faire reculer la tolérance sociale face à ce que certains mineurs subissent.

Où sont les chiffres ?

Selon la ministre, «la persistance de violences s’explique notamment du fait de leur invisibilité» et ce «déni collectif est renforcé par l’absence de données statistiques». Vraiment ? Oui, et c’est confondant. Certes, le nombre d’enfants suivis par les services de la protection de l’enfance remonte depuis les départements vers l’Observatoire national de la protection de l’enfance, dont dépendent ces services. Au 31 décembre 2014, 290 000 mineurs étaient ainsi suivis, dont 161 860 placés. Bien sûr, le ministère de l’Intérieur fait aussi son travail, enregistre les plaintes, les dénonciations et les constatations de la police et de la gendarmerie. Mais ces données ne sont pas publiées tous les ans. Evidemment, ce même ministère recense les homicides : sur 194 enfants victimes l’an passé de violences mortelles, 73 ont perdu la vie dans le cadre familial. Mais il y a aussi les chiffres du ministère de la Justice. En 2016, douze condamnations ont été prononcées pour des homicides d’enfants dans le cadre familial. Mais le distinguo n’est pas fait entre les meurtres commis par un ascendant et ceux commis par une personne ayant autorité sur l’enfant. Autre zone de flou : les condamnations pour violence. Un père ayant violé deux de ses enfants ne compte ainsi que pour une condamnation. Enfin, pour compléter ce méli-mélo, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), rattaché au ministère de la Santé, livre lui aussi des statistiques sur la mortalité infantile. Une enquête coordonnée par l’épidémiologiste Anne Tursz sur les dossiers médicaux de bébés morts avant l’âge d’1 an évalue à 255 le nombre annuel d’infanticides. Soit quinze fois plus que le chiffre officiel. C’est la cacophonie.

 

Impossible dans ces conditions de «rendre visibles» les violences, affirme le ministère de l’Enfance qui s’apprête du coup à confier à l’Observatoire national de la protection de l’enfance toute la collecte de données sur les homicides. Et aussi à les rendre publiques. «L’objectif est de partir des cas les plus graves, de provoquer une prise de conscience pour ensuite s’attaquer aux autres formes de violences, qui sont sans doute elles aussi sous-évaluées.»

Qui est le référent ?

Comme ils sont en contact avec un très grand nombre d’enfants (plus de 2 millions hospitalisés en 2014) et qu’ils sont souvent amenés à les voir nus, les médecins hospitaliers sont cruciaux dans le repérage des violences. Avant décembre 2017, chaque hôpital devra donc désigner un médecin référent sur cette question. Charge à lui de conseiller ses collègues et, le cas échéant, de contacter le médecin de la Protection de l’enfance ou d’alerter la justice. Ce médecin bénéficiera d’une formation dispensée par le ministère en charge de l’Enfance et celui de la Santé.

Comment savoir si un bébé a été secoué ?

La chercheuse de l’Inserm Anne Tursz a montré qu’un tiers des morts classées «accidentelles» seraient des morts suspectes ou violentes. Les trois quarts de ces décès suspects et violents relèvent du «syndrome du bébé secoué» ou d’une mort à la naissance par asphyxie, noyade ou abandon sans soins. Comment en avoir le cœur net ? Bien sûr, le médecin peut demander une autopsie, mais avec l’accord des parents - et en cas de refus, contacter le parquet. Le plan présenté ce mercredi prône de généraliser un examen post mortem, alors que l’on estime que 120 à 240 nourrissons pourraient être chaque année concernés par cette maltraitance. Confirmer un syndrome de bébé secoué nécessite un fond d’œil et un scanner du corps.

La famille est-elle un nid de violences ?

143 000 enfants vivent dans un foyer où une femme a déclaré être victime de violences (physiques ou sexuelles) commises par un conjoint (ou ex-conjoint). 42 % de ces enfants (plus de 60 000) ont moins de 6 ans. Rude. Outre les problèmes de santé que cela peut engendrer, la situation peut être fatale : en 2015, 36 mineurs ont été tués par leur père dans le cadre de violences conjugales. Que faire ? Les numéros verts destinés aux enfants et aux femmes victimes de violence (le 119 et le 3919 respectivement) sont appelés à se rapprocher. Dès ce mercredi, les plateformes pourront basculer les appels l’un vers l’autre et collaborer quand une femme sent qu’elle et ses enfants sont en danger.

Que dit le livret de naissance ?

Selon une enquête de 2016 de la Caisse nationale des allocations familiales, 43 % des parents déclarent percevoir leur rôle comme «difficile» et ce taux augmente avec l’âge des enfants. Depuis l’an dernier, les 500 000 Français qui s’apprêtent à devenir parents pour la première fois reçoivent un livret «première naissance» donnant des repères sur les droits et responsabilités parentales, l’éducation non violente, etc. Ce livret va désormais intégrer la prévention du syndrome du bébé secoué et un texte sur les conséquences des violences familiales. Le carnet de santé va également être remis à jour et étayé sur la non-violence. Un livret envoyé entre le onzième et douzième anniversaire de l’enfant, diffusé à compter de ce mois, complétera l’édifice.

 

Catherine Mallaval