Quand les adolescents fuient le domicile familial

 

 

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Dans 80% des cas, l’adolescent fugueur regagne son domicile dans les 48 heures.
 

La fugue est un encore un sujet tabou dans notre société. «De ce fait, il est impossible d’en évaluer correctement l’ampleur dans notre pays. Ce que l’on sait, c’est que la fugue concerne en général les adolescents âgés de 12 à 17 ans et plus particulièrement les jeunes filles 


(2 fugueurs sur 3 sont des fugueuses)», assure Bernard Corbel, psychologue. Une fugue ne peut être considérée comme telle, que lorsqu’un enfant mineur quitte le domicile, sans l’autorisation de ses parents ou de son tuteur, et ce, pour au moins une nuit. Dans 80% des cas, l’adolescent fugueur regagne son domicile dans les 48 heures. Les 20% restants concernent des cas de fugues plus longues associées à des troubles psychologiques plus sérieux qu’un simple conflit familial.


Quand celle-ci se produit, il faut d’abord en identifier le type. On parle de «fugue spontanée» lorsque l’enfant quitte le domicile suite à un échec ou une émotion intense (mauvais bulletin scolaire, par exemple, peur de la sanction). La fugue, dite «préméditée», elle, est planifiée bien à l’avance et se produit lorsqu’un jeune recherche une certaine autonomie, davantage de liberté ou nourrit une envie d’expérimentation. 


Pour savoir de laquelle il s’agit, essayez de réunir le plus d’informations possible en fouillant sa chambre. «Vous pourrez ainsi identifier les objets qu’il a emportés avec lui, des bagages. Contactez ses amis ou son école pour déterminer le dernier endroit où il a été vu et son état d’esprit avant la fugue», conseille le spécialiste. Tout changement est à prendre en compte : nouveaux amis, absentéisme scolaire, mauvais résultats, isolement, consommation de drogues et/ou d’alcool, allusion au suicide, conflits permanents avec l’autorité parentale, etc. «Ne contactez la police qu’après avoir eu la certitude qu’il ne s’agit pas tout simplement d’une sortie spontanée», avertit le psychologue. Les autorités vous demanderont à ce moment davantage de détails comme la description de votre enfant, une photo récente, le nom des membres de son entourage, etc.

 

Si votre enfant vous contacte pendant sa fugue, gardez votre calme. Même si cela peut être difficile, l’essentiel est de maintenir une relation avec lui, indépendamment de sa décision de rentrer ou non. «Dites-lui que vous êtes soulagés d’avoir de ses nouvelles, mais exprimez clairement votre inquiétude, votre angoisse ou votre tristesse, afin que votre enfant n’interprète pas votre calme comme un manque d’intérêt», indique le spécialiste. Il conseille également de s’assurer que l’enfant est en sécurité, «sans nécessairement chercher à le convaincre de revenir». Il faudra, bien entendu, éviter de le blâmer, de lui faire des promesses, d’insister s’il refuse de vous dire où il est, ou d’utiliser les menaces ou le chantage pour l’amener à revenir. Préparez-vous à négocier le retour de votre enfant. Que ce soit pendant sa fugue ou après son retour, tôt ou tard vous aurez à discuter avec lui pour tenter de régler la situation.

 

Commencez à vous demander sur ce qui l’a poussé à partir. Selon notre spécialiste, «comprendre» serait le maître mot de la situation. Accueillir, entourer, donner des signes réalistes des émotions ressenties (peine, tristesse, inquiétude). Comprendre ne veut pas dire être d’accord, le mieux, avant de prendre des décisions de changement, serait de consulter un psychologue. Si l’enfant ne semble pas prêt à regagner le foyer, il est capital de ne pas rompre la communication. Lui proposer des rendez-vous téléphoniques ou des échanges de courriels peut l’inciter à vous donner de ses nouvelles.

 

Le retour de votre enfant peut susciter de fortes réactions émotives, autant de sa part que de la vôtre. Or, pour le psychologue, une conversation «est inévitable et déterminante pour la suite, car si ce cri d’alarme (la fugue) n’a pas été compris, la récidive reste possible. Celle-ci étant généralement bien plus grave». Il conseille donc «d’accueillir l’enfant et de s’enquérir de ce qui s’est passé du point de son point de vue émotionnel, sans le juger. Neuf fois sur dix, au moins, la fugue est liée à une impossibilité d’exprimer ce qui ne va pas. Ce n’est donc pas le moment de recommencer la même chose !» La communication avec votre enfant est votre meilleur atout, mais elle nécessite le temps, l’espace et l’énergie nécessaire. Enfin, les parents doivent comprendre que «la fugue d’un enfant n’est jamais synonyme de plaisir». C’est le seul moyen qu’à trouver l’ado pour faire passer le message. C’est pourquoi il est indispensable de comprendre le sens de cet acte et de ne pas attendre votre enfant au pas de porte, bâton en mains.

 

Explications:

Bernard Corbel, psychologue à Casablanca

«Neuf fois sur dix, la fugue est liée à une impossibilité de dire ce qui ne va pas»

 

❶La fugue est-elle un phénomène récurrent au Maroc ?
Je ne crois pas qu’il en existe de statistiques disponibles, mais l’on peut inférer que le Maroc n’est pas des pays les plus épargnés. Les tensions familiales apparemment nombreuses font présager des taux importants.

❷La fugue concerne-t-elle, en général, les filles ou les garçons ? Pourquoi ? 
La fugue concerne, en général, les adolescents âgés de 12 à 17 ans avec un pic pour les 14-15 ans. Elle concerne plus particulièrement les jeunes filles (deux sur trois sont des fugueuses). Il faut croire que ces dernières ont davantage de raisons subjectives, mais aussi objectives de vouloir quitter leur foyer. Notamment, parce qu’elles sont des femmes. Quelle que soit la culture, le garçon semble toujours mieux accueilli, plus sûr d’une place au sein de la famille et au sein de la société, jouissant de plus de faveurs et de liberté. Bien sûr, cela n’est qu’un point de vue personnel.

❸ Combien de temps dure une fugue ?


Dans 80% des cas, l’adolescent fugueur regagne son domicile dans les 48 heures. Les 20% restant regroupent les rares cas qui dépassent les deux jours et les fugues associées à des troubles psychologiques plus sérieux qu’un conflit familial.

❹ Pourquoi l’enfant fugue-t-il ?


L’enfant fugue sans doute pour ne pas se suicider. En effet, la fugue représente le même besoin de fuir une vie vécue comme intenable, tout laisser derrière soi. La décision de la fugue peut, dans certains cas, signifier une prise de décision grave, perçue comme définitive : une espèce de rituel d’accès à une vie autonome.

❺ Que faire en cas de fugue ? Faut-il immédiatement alerter  la police ?


Avant d’appeler la police, il faut acquérir la certitude qu’il ne s’agit pas tout simplement d’une sortie spontanée, même impromptue. Il faut vérifier si l’enfant ou l’adolescent a pris un bagage. Temporiser quelques heures, appeler tous ses amis.

❻ Comment les parents devraient-ils réagir au retour de leur enfant ?


Le retour sera déterminant pour la suite. La fugue signe un problème grave d’atmosphère familiale paralysante ou étouffante qu’il convient d’analyser. Le problème est un symptôme familial avant même d’être un symptôme du jeune. Dans un contexte identique, et si ce «cri d’alarme» n’a pas été compris, la récidive reste possible. Celle-ci étant généralement plus grave. Il convient donc d’accueillir le fugueur et de s’enquérir de ce qui s’est passé du point de vue émotionnel, sans le juger. Neuf fois sur dix, au moins, la fugue est liée à une impossibilité de dire ce qui ne va pas. Ce n’est donc pas le moment de recommencer la même chose ! «Comprendre» serait le maître mot de la situation.

Accueillir, entourer, comprendre, donner des signes réalistes des émotions ressenties (peine, tristesse, inquiétude). Qu’est-ce qui t’a poussé à partir ? Comprendre ne veut pas dire être d’accord, le mieux, avant de prendre des décisions de changement, sera de consulter un psychologue qui écoutera le point de vue de l’enfant et étudiera des options rationnelles de changement avec les parents.
 


Les parents ne pensent jamais à une fugue

 

Quand un enfant quitte le domicile, les parents ne pensent pas directement à une fugue. Ils pensent au pire : un enlèvement, une agression, un meurtre, un viol. Pourquoi ? Parce qu’en tant que parents, il leur est impossible de croire qu’ils aient quelque chose à se reprocher. Pour eux, leur méthode d’éducation est toujours la bonne et il est difficile d’accepter qu’ils aient pu échouer en ce qui concerne l’éducation de leurs enfants. Sans parler du «m’as-tu-vu» ou de la «hchouma» qui pèse sur les familles en cas de fugue. Ce départ volontaire de l’enfant est très mal vu, et l’autorité des parents, voire leur réputation, est immédiatement remise en question. Certains ne contactent la police qu’en dernier recours, lorsque l’espoir de retrouver leur enfant devient quasi inexistant. À ce moment, les sentiments reprennent le dessus sur le «qu’en-dira-t-on», un sport national au Maroc. Car si on ne veut pas ébruiter la probable fugue de son enfant, on prend le risque que celle-ci n’en soit pas une. Que penseraient les parents, si leur enfant avait effectivement été enlevé ou torturé ? Dans ce cas, chaque minute compterait et s’occuper de ce que penseraient les autres pourrait bien tourner l’histoire en tragédie.