Que fuient les jeunes fugueurs ?

 

Que fuient les jeunes fugueurs ?

Si la plupart se terminent bien, les fugues d'un adolescent sont toujours à prendre au sérieux, car elles sont le symptôme d'autres difficultés.

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RÉCITS DE FUGUES : DES MOTIVATIONS ET DES ITINÉRAIRES DIVERS

 

ENTRETIEN AVEC LAURENCE HUDRY, JURISTE À LA FONDATION POUR L'ENFANCE, CHARGÉE DE L'ACCOMPAGNEMENT DES FAMILLES À SOS ENFANTS DISPARUS : «NOUS AVONS UN RÔLE DE PRÉVENTION ET D'INFORMATION»

 

INITIATIVE : LA CLAIRIÈRE, UN LIEU D'ÉCOUTE AU COEUR DE PARIS

 

«Quand j'avais 16 ans, j'ai fait ma fugue : je suis allée dormir chez ma copine sans le dire à mes parents. J'ai su que la mère de ma copine avait appelé ma mère pour la prévenir, mais c'est pas grave, pour moi c'était ma fugue.» Ce témoignage recueilli lors d'un colloque sur le thème de «La fugue, de la fuite au retour», organisé par la Fondation pour l'enfance en mars 2008 à Paris, donne la trame d'une fugue d'adolescent, en quelque sorte réduite à sa plus simple expression. «Expression» dans tous les sens du terme, comme l'explique Clarisse Gosselin, psychologue dans un centre de placement de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) : «Quand l'enfant devient adolescent, il a besoin de se séparer de ses parents. Cela se fait en général de manière symbolique, par des manifestations d'autonomie. Quand c'est difficile, ou que cela ne peut pas se faire, cette nécessaire séparation s'exprime dans la réalité, par exemple par des fugues.» La fugue ne serait donc qu'un symptôme, avec des causes et des événements déclencheurs très différents.

Le service d'accueil téléphonique SOS Enfants disparus, créé par la Fondation pour l'enfance pour accompagner, entre autres, les familles des jeunes fugueurs dans leurs recherches (lire l'entretien page 15) relève toutes ces raisons : l'adolescent (e) part à la suite d'un conflit avec sa famille, quelquefois mineur : c'est une manière de tester le lien qui l'unit à ses parents, et l'affection qu'on lui porte. Ou bien il réagit à des événements qui se sont déroulés parfois longtemps auparavant, qu'il ou elle ne peut d'un coup plus supporter. «Ainsi, note une intervenante, de cette adolescente victime de violences familiales, deux ans auparavant. Ou bien au contraire, le jeune part parce qu'il lui est impossible de vider un conflit, comme ce fils de 14 ans d'une mère si déprimée qu'elle pleurait sans cesse, et ne lui laissait pas la possibilité d'exprimer ses propres difficultés. La fugue peut être une réaction à des conflits et des difficultés graves, mais il y a aussi des adolescents n'ayant jamais connu de limites, qui fuguent parce qu'ils sont incapables de supporter la moindre frustration, qu'ils prennent pour des privations, comme cette jeune fille de 13 ans, partie au motif qu'on lui interdisait de sortir en boîte de nuit tous les soirs…, ou cet autre, à qui on refusait un téléphone portable.»

DIRE EN ACTE CE QU'ON NE PEUT PAS DIRE EN MOTS

 

Certains, plus souvent certaines, suivent un amoureux plus âgé, avec l'illusion de commencer une vie nouvelle, où tout est possible. Des jeunes filles maghrébines s'enfuient pour échapper à un mariage forcé. Il y a toujours aussi une vague de disparitions au moment où tombent les (mauvais) résultats scolaires. D'autres, plus rares, poussés par le goût de l'aventure, veulent découvrir le monde, souvent grâce à des contacts noués à l'étranger par Internet. Enfin, il y a ceux qui fuguent à plusieurs : la disparition peut durer plus longtemps, par entraînement mutuel, mais est moins inquiétante, car ils se protègent les uns les autres.

Au-delà des causes directes, Clarisse Gosselin décrit les trois catégories de fugueurs : «Il y a les jeunes qui savent pourquoi ils partent, leurs raisons sont "mentalisées", et leur décision réfléchie à l'avance. Dans un deuxième cas de figure, ils n'ont au contraire rien prémédité : "Je ne sais pas ce qui m'a pris; c'était plus fort que moi, je devais partir", disent-ils. Et enfin il y a ceux qui signifient par un acte ce qu'ils ne peuvent pas dire avec des mots.»

Combien sont-ils à fuguer ainsi? Chaque année en France, 45 000 disparitions environ sont signalées, dont l'immense majorité heureusement se termine bien. Mais la même personne peut disparaître plusieurs fois et à l'inverse, beaucoup de fugues ne sont pas signalées par les familles. Les foyers d'adolescents sont tenus de faire un signalement dès les premières heures de retard, pour des raisons de responsabilité légale; ils représentent donc la majorité statistique, même s'il s'agit parfois d'une fugue du foyer vers le domicile, pour retrouver leur famille.

Selon une enquête de Marie Choquet et Michel Askevis, chercheurs à l'Inserm, 5 % des 11-18 ans déclarent avoir fait une fugue dans l'année, soit 240 000 jeunes. Ils relèvent aussi que ceux-ci sont plus souvent (trois à huit fois plus que l'ensemble des «non-fugueurs») issus de familles dissociées, qu'ils souffrent d'insomnie, de nervosité ou d'état dépressif, qu'ils ont commis des tentatives de suicide, ou ont été victimes d'abus sexuels ou physiques. Ils pratiquent plus souvent aussi l'absentéisme scolaire, se sont rendus coupables d'actes de petite délinquance et de violence, consomment de l'alcool ou des drogues illicites. Les fugues sont souvent précédées de signes avant-coureurs : décrochage scolaire, repli sur soi, coupure des relations avec les copains… Pour ces spécialistes du mal-être adolescent, donc, «une fugue est toujours à prendre au sérieux, même s'il ne se passe rien de grave, car c'est un signe de souffrance».

LES DANGERS DU TEMPS SUSPENDU

Que se passe-t-il durant ce temps suspendu? SOS Enfants disparus ouvre encore ses dossiers, où sont soigneusement notés les faits et les démarches entreprises, pour permettre une vision d'ensemble de la situation : «En général, les jeunes ne vont pas très loin : ils restent dans leur quartier, là où se retrouvent leurs amis, là où ils peuvent trouver de l'aide. Un peu plus de la moitié reviennent d'eux-mêmes, lorsqu'ils sont allés au bout de leur démarche. Si c'est la police qui les retrouve, une audition a lieu avant de les remettre à leur famille : cela ouvre un espace de parole où peuvent se dire les raisons de la fugue; d'où parfois une enquête sociale, ou un placement d'urgence. Le plus grand danger est celui des mauvaises rencontres : il faut bien manger et dormir. Au moment où les adolescents sont le plus vulnérables, fragilisés par la perte de leurs repères, ils peuvent se retrouver sous la coupe de délinquants, d'adultes qui les exploitent; les jeunes filles sont parfois prêtes à croire en n'importe quel prince charmant! Viennent alors les petits délits, la consommation d'alcool et de cannabis.»

Clarisse Gosselin voit pourtant aussi dans ces actes des aspects positifs : «La fugue n'est qu'un symptôme, ce n'est pas en retrouvant le jeune fugueur qu'on résout le problème; tant que ses difficultés ne seront pas comprises et résolues, il récidivera. Quand on a passé une nuit dehors, qu'on a eu faim, froid ou peur, on a à la fois marqué une rupture, montré ce qu'on est capable de faire, et touché les limites de sa toute-puissance. Cela change la donne, permet de se proclamer différent. Si les parents essaient de comprendre ce qui s'est passé, de se remettre en cause, quelque chose peut changer dans le fonctionnement familial. De même, lorsqu'un jeune auditionné par la police peut parler de violences qui lui ont été faites, et dire qu'il ne veut plus subir cela, il devient sujet de son histoire, et peut être sauvé.» Là est aussi le rôle de la Fondation pour l'enfance : «Nous jouons la prévention, en aidant les parents à mieux comprendre leurs enfants fugueurs, et à mieux réagir. Par exemple, à la mère d'une fille de 15 ans, qui affirmait naïvement que celle-ci était trop jeune pour avoir un petit ami - sa fille n'avait donc pu partir avec lui -, nous conseillons d'accepter de le rencontrer. Et aux parents tentés de fouiller la chambre, ou de confisquer le téléphone portable, si précieux quand il devient le seul lien entre le jeune fugueur et ses parents, nous rappelons qu'il faut aussi respecter l'intimité des jeunes, sous peine de les voir aller la chercher au-dehors. Nous pouvons proposer des médiations, des aides à la parentalité, d'autres références adultes, pour éviter les récidives.» Lesquelles sont alors souvent des fugues plus longues, risquant de mener à une véritable marginalisation, à la déscolarisation et à l'errance.

Guillemette DE LA BORIE