Disparitions. Les adultes aussi

Le Télégramme du 7 mars 2013

 

Chaque année, plus de 10.000 personnes majeures disparaissent d'une manière inquiétante en France. Volontairement ou pas. Des associations et des détectives privés tentent tous les jours de les retrouver. Travaillant parfois de pair avec la police et la gendarmerie.

En 2011, le nombre de disparitions inquiétantes concernant des personnes majeures a fait un bond de 9 %. À l'antenne bretonne de l'association Assistance et recherche de personnes disparues (*), on a également ressenti cette inquiétante hausse, qui s'est poursuivie l'an dernier. « En 2012, nous avons ouvert 36 dossiers de personnes disparues. Soit deux fois plus qu'en 2011, explique la présidente régionale, Pascale Bathany. Vingt-trois concernaient des hommes et 13 des femmes. Nous avons retrouvé la moitié des personnes concernées. » 

45 enquêteurs bénévoles en Bretagne

Pourquoi disparaît-on aujourd'hui en France ? Les enlèvements, homicides et amnésies profondes viennent tout de suite à l'esprit. Pourtant, ils ne sont à l'origine que d'une part infime des disparitions. « Dans la grande majorité des cas, elles sont volontaires, poursuit Pascale Bathany. Des gens qui veulent tout gommer de leur passé familial et recommencer à zéro. » Derrière ces actes, se cachent parfois des affaires d'incestes, des pressions parentales, la volonté de se soustraire à une dette. Ou encore des mésententes conjugales qui, pour d'obscures raisons, ne se soldent pas par un divorce. En Bretagne, l'ARPD, dispose de 45 enquêteurs bénévoles qui, quotidiennement, traquent le moindre indice. « Notre association est reconnue par le ministère de l'Intérieur. À ce titre, nous travaillons en lien avec la police et la gendarmerie. » 

Épauler les familles

Il y a quelques mois, l'ARPD a réussi à démontrer qu'un prétendu suicide en mer n'était qu'une mise en scène imaginée par un homme qui désirait ne plus laisser de traces. « Cette affaire était bourrée d'incohérences. Nous avons pu les mettre en avant et retrouver le prétendu noyé. Il n'a pas voulu reprendre contact avec sa famille (lire ci dessous). » L'association met un point d'honneur à épauler les familles plongées dans l'angoisse. « Les psychologues ont établi qu'il existe dix stades qui passent, entre autres, par la révolte, l'accablement et, enfin, le deuil. Ces gens vivent un cauchemar. » Jean-Claude Le Badezet, détective privé de l'agence morbihannaise ABC Investigations, est aussi de cet avis. Ce professionnel a fait de la recherche de personnes une spécialité. « Je gère environ trois dossiers par mois. En général, il me faut de deux à trois semaines pour retrouver quelqu'un. » D'après lui, rares sont ceux et celles qui ne laissent pas de traces derrière eux. « Internet est un merveilleux outil d'investigation pour nous. Ça a changé beaucoup de choses. » 

Sortir du système

Jean-Claude Le Badezet se dit motivé par les belles histoires. « Les familles sont dans le désarroi le plus total. J'aime quand l'issue est heureuse. Parfois aussi, je suis mandaté par des notaires pour retrouver des héritiers. Ça se passe plutôt bien. » Un autre professionnel rennais explique que certaines personnes réussissent à véritablement sortir du système. À condition de vivre sans carte de paiement, sans véhicule, sans logement à leur nom et sans Carte vitale. « L'affaire la plus folle que j'ai menée concernait une fille disparue à l'âge de 19 ans. Sa mère l'a cherchée de longues années durant. C'est moi qui l'ai retrouvée. Elle avait 55 ans. Le plus fort, c'est que pendant de longues années, elle a vécu à quelques pâtés de maisons de chez sa mère à Paris. Elle le savait et à chaque fois qu'elle la croisait, elle se faisait très discrète. » 

*. ARPD : site internet www.arpd-idf.org ; tél. 06.32.78.29.25.


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  • Huit ans sans voir leur fils

     

    « Je m'en souviens comme si c'était hier. Je devais passer chez mon fils pour le conduire à l'hôpital, raconte Anne. À l'époque, il avait 35 ans. Comme prévu, je suis arrivée sur les coups de 10 h le matin. Il n'était pas là. Pas un mot. Rien. Il avait juste laissé son trousseau de clés sur la table. Ses affaires étaient toujours là. La cafetière était tiède et sa serviette de bain encore tout humide. Il venait juste de quitter l'appartement. Puis, plus rien. Pas le moindre signe de vie. » Les premiers jours, Anne et son mari ont pensé que leur fils allait revenir. Les rapports qu'il entretenait avec ses parents étant des plus normaux. « On se voyait régulièrement. Il mangeait souvent chez nous. » 

    « Nous avions fait notre deuil »

    Puis, les jours et les semaines passant, ils sont allés au cadastre de leur ville pour retrouver le propriétaire de l'appartement. « On lui a remis les clés, on a pris les affaires de notre fils et nous sommes rentrés chez nous. Persuadés qu'il lui était arrivé quelque chose de très grave. Bien évidemment, on avait prévenu la gendarmerie. Comme il s'agissait d'un majeur et que notre fils était sain d'esprit, aucune enquête n'avait été ouverte », continue Anne, émue. Ce sentiment de l'avoir perdu pour toujours ne les a pas quittés pendant des mois et des mois. « Personne n'avait de ses nouvelles. Même pas sa soeur et sa grand-mère. Par dépit, j'avais consulté une cartomancienne. Elle m'a soutenu que le corps de mon fils se trouvait sous l'eau, dans un port. Petit à petit, nous avions fait notre deuil. Nous étions rongés par un immense sentiment de culpabilité. » En 2007, Anne apprend l'existence d'Assistance et recherche de personnes disparues (ARPD) dans les colonnes du Télégramme. Très vite, elle se rapproche de l'association. Quelques mois plus tard, un bénévole retrouve la trace du fils disparu dans une localité située à 700 kilomètres de sa ville d'origine. « Je devais partir en vacances avec ma fille. Nous avons décidé de faire un détour pour le rencontrer, poursuit Anne. Nous avons trouvé porte et volets clos. Quinze jours avant, il avait déménagé. » L'ARPD entame alors de nouvelles recherches qui s'avéreront fructueuses. « Il a accepté de reprendre contact avec nous. Depuis, nous communiquons par téléphone uniquement. Nous avions prévu de nous revoir à Noël, ça a capoté. On espère le faire à Pâques. » Quant aux raisons qui ont poussé cet homme à disparaître, elles restent toujours inexpliquées. « Je ne veux rien demander au téléphone. Je le ferai quand il sera en face de moi », conclut Anne. 

    *. Anne est un prénom d'emprunt.
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  • On peut refuser la réconciliation

     

    Dans le droit français, la disparition volontaire n'est pas un délit. Toute personne localisée par une association, un détective privé, la gendarmerie ou la police est en droit de refuser de retrouver sa famille. 

    Une charte de confidentialité

    Les membres et les enquêteurs bénévoles de l'association Assistance et recherche de personnes disparues, qui ne s'intéresse qu'aux personnes faisant l'objet d'une recherche dans l'intérêt des familles, signent une charte de confidentialité afin que cette clause soit toujours respectée. Selon l'enquêteur privé Jean-Claude Le Badezet, deux tiers des femmes accepteraient de retisser des liens avec leur famille, après avoir été localisées. « Chez les hommes, c'est l'inverse. Seul un tiers accepte. »

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